Le Hobbit : La Bataille des Cinq Armées

Rappelons que « Le Hobbit » est une série cinématographique coécrite, produite et réalisée par Peter Jackson. Elle est composée de :

  • Le Hobbit : Un voyage inattendu (2012)
  • Le Hobbit : La Désolation de Smaug (2013)
  • Le Hobbit : La Bataille des Cinq Armées (sortie en ce moment sur nos écrans)

Ces trois films constituent l’adaptation du roman éponyme de l’écrivain britannique John Ronald Reuel Tolkien paru en 1937 ainsi que des événements qui se déroulent en parallèle de ce récit et publiés dans les appendices du Seigneur des Anneaux, également mis en scène par une seconde trilogie toujours réalisée par Jackson :

  • La Communauté de l’anneau (2001)
  • Les Deux Tours (2002) et
  • Le Retour du roi (2003)

Notre éditorialiste P-G.S. nous aide à mettre en perspectives les multiples dimensions de l’œuvre de Tolkien.

Le troisième volet du Hobbit et sa spectaculaire Bataille des cinq armées vient d’arriver sur nos écrans. L’occasion pour nous de nous interroger sur le succès d’une œuvre et l’engouement que provoque sa somptueuse transposition au cinéma.

Si Le Seigneur des Anneaux demeure l’un des romans les plus vendus dans le monde (et particulièrement en Occident), c’est bien la preuve qu’un tel récit contient une exceptionnelle force attractive résultant de plusieurs facteurs. Le premier tient à la démarche de l’auteur. Rappelons que, spécialiste des langues germaniques anciennes, Tolkien, après une étude consacrée au Beowulf1, a rêvé créer un univers mythologique pour les Anglo-Saxons. En fait, il allait déployer une formidable fresque épique en rassemblant magistralement les thèmes essentiels du légendaire européen. Et ce, en puisant aussi bien dans les sagas vikings, le Kalevala finlandais, les épopées celtiques d’Irlande et du Pays de Galles et les romans arthuriens, tant il est vrai que, par exemple, le personnage de Gandalf fait songer à Óðinn, Merlin ou encore Väinämoinen2. De même, dans le Livre des Conquêtes irlandais, le redoutable roi des Fomoré3, Balor, avec son œil unique mais énorme qui, lorsqu’il s’ouvre, a pouvoir de terrifier une armée entière, évoque Sauron. Notons en passant que cette image du regard provoquant l‘épouvante surgit sous une autre plume l’année où Tolkien achève sa trilogie, en 1948, et devient même emblématique du roman célèbre de Georges Orwell : « Big Brother is watching you ». Quant à Aragorn, il incarne le leitmotiv du prince caché et parfois blessé qui, un jour, doit revenir, tel l’empereur Frédéric Barberousse occulté dans une montagne ou le roi Arthur plongé dans une léthargie réparatrice en île d’Avalon.

Si Tolkien privilégiait les récits nordiques et, aux dires de certains de ses biographes, goûtait moins ceux du monde gréco-romain, on relève pourtant des analogies évidentes entre l’Olympe et les Valar, puissances divines établies sur un continent qu’un océan sépare de la « Terre du Milieu »4. C’est ainsi que, dans le récit intitulé Le Silmarillon, Manwë, maître du panthéon Valar, envoyant ses aigles survoler le monde, n’est pas sans rappeler Zeus. Il régit le ciel diurne tandis que son épouse, Varda, gouverne les étoiles et figure le dôme nocturne. Passionné de paganisme mais profondément chrétien, Tolkien aurait pu la surnommer Notre Dame de la Nuit. Avec les constellations qu’elle gouverne se révèle, l’ordre céleste du zodiaque partageant notons-le, l’année en douze mois. Autre figure principale des Valar, Ulmo, régnant sur les eaux, fait songer à Poséidon (Neptune) tandis que l’habile forgeron Aulë ressemble à Héphaïstos (Vulcain), et c’est par lui que seront conçus les nains. La déesse qui l’accompagne, Yavanna, présidant à la croissance des arbres et de tous les végétaux, manifeste le foisonnement des formes de vie dans la nature5. Oromë incarne le dynamisme que confère la chasse et, sorte d’Artémis (Diane) au masculin, il nous rappelle une composante essentielle des anciennes sociétés : chasser un animal ne pouvait se concevoir que comme un rituel d’appropriation (d’un aspect) de la force vitale. Tulkas, seigneur des combats, est évidemment une réplique d’Arès (Mars). Enfin, en Mandos, gardien des âmes des défunts, voyons un équivalent de Hadès. Il y a en tout quatorze Valar, autant de figures masculines que de féminines. L’ensemble est tellement cohérent qu’on en arrive à se dire que si une catastrophe planétaire devait se produire et qu’il ne reste plus que des petits groupes de survivants avec Le Silmarillon dans leurs bagages, une forme convaincante de religiosité pourrait réapparaître.

Quant à la Terre du Milieu, on la découvre habitée par quatre ethnies que différencient et installent dans un ordre hiérarchique des caractéristiques physiologiques évidentes.
D’abord les Nains, peuple essentiellement tellurique : leur courte taille les rapproche du sol et ils choisissent d’installer cités et palais dans des cavernes.
Les Hobbits se distinguent d’eux car si les grands pieds les caractérisant signalent, là encore, une nette accointance avec la terre – surtout en logeant dans des tertres – ils se rapprochent morphologiquement des Hommes et, les comparant à des enfants, on les désigne comme « les semi-hommes ».
Puis, précisément, viennent les Hommes et, au-dessus d’eux,
les Elfes dont les pas semblent à peine effleurer le sol tandis qu’ils sont dotés d’une vue hors du commun les rendant infaillibles à l’arc. De plus, par la légère luminosité émanant de ces êtres6, transparaît le thème du « corps de lumière », manifestation de la surnature divine. De la sorte, les Elfes sont allusifs à l’humanité supérieure régnant en Âge d’Or, selon les auteurs grecs7, ou durant ce qui lui correspond dans d’autres évocations du cycle involutif8. À partir de cette image, il est possible de dire que Tolkien a construit ses récits sur la notion même de « Tradition primordiale », soit pour faire écho à l’œuvre d’un René Guénon9, soit que sa méditation sur les mythes ait pu le conduire à une semblable perception du destin de l’humanité.

Ce qui nous amène à la remarque suivante : indéniablement, le genre littéraire ou cinématographique dénommé heroic fantasy suscite auprès du public un réel engouement. Le succès de la série télévisée Game of Throne en est un autre exemple, même si l’esprit qui l’anime est aux antipodes de ce que Tolkien insuffle dans ses récits10. Notre auteur n’a pas inventé ce genre car des auteurs comme Edgar Rice Burrough (avec son Cycle de Mars) et Robert Howard (créateur du personnage de Conan le Cimmérien), sans oublier H. P. Lovecraft avec son inoubliable À la recherche de Kadath11, le précédèrent. Disons que Tolkien a porté l’heroic fantasy à un niveau littéraire jamais atteint jusque-là (sauf par Lovecraft dans le texte cité) et jamais égalé depuis. Mais alors, pourquoi un tel univers peuplé de créatures fabuleuses, de magiciens et d’intrépides guerriers exerce-t-il une telle fascination ?

Une première réponse s’impose d’emblée : le monde que déploie Tolkien est exempt de toute machinerie, contrairement au nôtre littéralement parcouru, enserré (pour ne pas dire entravé, ligoté) par un réseau toujours plus développé d’autoroutes, de chemins de fer, de câbles souterrains ou portés par des pilonnes géants auxquels se joignent allègrement éoliennes et antennes relais ; et cela sous un ciel où s’entrecroisent des « lignes aériennes ». Réseau reliant des mégapoles sans cesse en expansion comme, du reste, les villes secondaires avec leurs lotissements voués à une croissance continue. Le vert de la nature recule devant le gris terne du ciment, des parpaings et du béton12. En terre d’heroic fantasy, les forêts sont immenses, les montagnes libres et non harnachées de téléphériques et de remonte-pentes et non encombrées de stations de sport d’hiver rivalisant souvent de laideur urbanistique. Et, dans ces contrées d’un ailleurs préservé, s’il advient qu’on rencontre des bourgs et des cités, leurs contours apparaissent nettement délimité suggérant ainsi qu’en ces lieux vit une population suffisamment restreinte pour faire un usage parcimonieux de l’environnement et sûrement pas le saccager ; l’inverse, donc, des ravages mécanisés que multiplie notre époque affamée de matières (dites) premières. À parcourir les territoires de Tolkien — et de quelques autres auteurs — on respire à pleins poumons et l’œil ne décèle rien d’artificiel écornant l’harmonie d’un paysage. Certes, parfois surgissent des ruines, mais ce sont autant de vestiges témoignant d’une grandeur passée que l’espérance en une victoire sur la fatalité promet de restaurer.

La seconde réponse concerne les peuples qui se partagent la Terre du Milieu (ou, autre exemple, chez Lovecraft, la géographie à laquelle Kadath appartient). Chacun est clairement identifiable, d’abord par sa morphologie, on l’a vu, puis par tout ce qui compose son espace de vie. L’art occupe une place prépondérante et confère d’une façon irréfutable le sentiment d’appartenance à un groupe ethnique. En témoignent les architectes nains découpant de vertigineuses nefs dans les profondeurs des montagnes, ou ceux des elfes accrochant des palais aux ramures d’arbres géants, ou les gens du Rohan qui enluminent d’or leur princière citadelle saxonne, ou encore, pour finir, la cité blanche, Minas Tirith, à nulle autre pareille car étageant ses sept niveaux — nombre symbolisant le passage de l’humain au divin — dans une structure triangulaire13. Chaque civilisation se distingue nettement d’une autre et nous sommes à l’opposé de notre malheureuse planète désormais américano-centrée car, de Los Angeles à Chang-haï en passant par Londres, Dubaï, Moscou et Tokyo, on assiste à la course au plus haut gratte-ciel14. Civilisation désormais sans âme dès lors que fossoyeuse des particularismes.

De cela, il résulte que le thème d’une nature, encore sauve, servant d’écrin à des sociétés privilégiant la notion d’appartenance en transcrivant leurs spécificités par une inlassable recherche de la beauté et du grandiose, offre pour l’esprit une alternative au désastre sociétal que nous vivons aujourd’hui. On relit Tolkien ou l’on revoit les adaptations filmées qu’en donne Peter Jackson pour, durant quelques heures, s’extraire d’un quotidien cauchemardesque, lequel tout en nous déracinant de nos terroirs, concourt à l’envahissement de la laideur : tant par le vandalisme urbain des tags que, autre exemple, par la promotion d’hypothétiques expressions d’un (supposé) art fondé sur le rejet viscéral de l’harmonie. Et là, notre auteur livre un autre message.

Les quatre peuples fortement différenciés s’épanouissant sur la Terre du Milieu — et en lesquels transparaissent les lignes de force qui conduisirent à l’apogée des civilisations antiques ou médiévales — sont menacés d’anéantissement par un péril extérieur installé dans une contrée de ténèbres. La métaphore dont use Tolkien est à la fois subtile et puissante car, gouvernant ce pays parcouru de maléfices, un être suscitant l’épouvante et provoquant l’assombrissement des cieux et plus encore des âmes, Sauron, a pour seule apparence un œil énorme et flamboyant ; le reste de sa personne n’est qu’une ombre aussi vaste qu’imprécise et, parfois, une voix porteuse de terreur et qui ordonne ou menace. Depuis une vertigineuse forteresse, il préside à l’élaboration de tout ce qui serait susceptible de ravager puis de détruire les royaumes des Elfes, des Hommes et des Nains. Et les pacifiques Hobbits savent qu’ils ne seront pas épargnés. Sauron manifeste donc un redoutable pouvoir décisionnaire occulte, sans visage, déterminé à éradiquer les nations issues du labeur originel des Valar. Mais tout ce qu’il génère est marqué du sceau de l’abominable. Ainsi, les créatures qui le servent, les Orques, outre une apparence physique repoussante, révèlent un mental pervers et retors. Ils sont pétris de haine et portent la violence dans leurs réflexes. De plus, ils se multiplient, prolifèrent afin, un jour, en fonction de la loi du nombre, d’envahir la Terre du Milieu et d’en remplacer les habitants. Notre écrivain pose fondamentalement le problème de la survie des sociétés et, de la sorte, alerte sur le risque majeur d’une substitution de population. Le facteur quantitatif annonce l’anéantissement d’un monde polarisé par un désir de beauté que l’on définirait comme une approche du divin. Il rejoint ainsi René Guénon dans la dénonciation de ce Règne de la Quantité15 qui caractérise exemplairement les sociétés modernes. Accroissement d’une telle ampleur que les ressources de la terre ne pourront y répondre. Sauron et ses Orques sont la transposition d’un état d’esprit parti — hélas ! — d’Europe et qui s’est répandu sur les cinq continents.

Il est un dernier message que Tolkien destine aux lecteurs les plus attentifs. Son monde rassemble, on l’a vu, des matériaux empruntés au paganisme indo-européen (qu’il soit grec, irano-mazdéen, celte, germanique, finnois ou slave), mais également au christianisme. Ainsi, les 111 ans de Bilbo font allusion au « tétramorphe », figure formée par les emblèmes des évangélistes et que centre le Christ de l’Apocalypse.

Christ tétramorphe
Bas-relief de l’église Saint-Sernin de Toulouse (XIème siècle)
Le tétramorphe montrant le Christ en majesté qu’entourent les quatre figures attribuées aux évangélistes : l’ange de saint Matthieu, le taureau de saint Luc, le lion de saint Marc et l’aigle de saint Jean.
Remarquons la main droite du Sauveur indiquant l’aigle, emblème du rédacteur de l’Apocalypse, texte qui, précisément, décrit le tétramorphe (4, 6-7).

L’ensemble des chapitres composant les quatre Évangiles et l’Apocalypse16 sont exactement au nombre de 111. Si l’on ajoute les 33 ans de Frodon, rappelant l’âge de Jésus lors du Golgotha, nous aurons ce 144 constituant les proportions de la « Jérusalem céleste » (dont la lumière dorée proclame le retour de l’Âge premier) dans le texte du visionnaire de Pathmos17. Et ce sont précisément des événements apocalyptiques qui vont bouleverser la Terre du Milieu. Notre auteur semble nous dire qu’il est nécessaire de retrouver les données essentielles du paganisme et du christianisme et sans doute même d’en souligner les confluences, pour vaincre l’effarant chaos sociétal et génétique que métaphorisent les hordes innombrables de Sauron et celles — peut-être plus redoutables encore car issues d’un métissage entre monstres — conçues par Saroumane.

Ce dernier, basculant du côté des ténèbres, figure toute l’abjection d’une idéologie qualifiée de « contre-initiation » par René Guénon ; c’est-à-dire, venant de certains individus fort savants en ésotérisme, la volonté de détruire les composantes de la Tradition susceptibles de maintenir et (ou) de vivifier encore l’identité d’une nation. Le sage que l’on surnommait « Saroumane le Blanc » est devenu « Saroumane le Multicolore » une fois séduit par la puissance de Sauron. On sait que la couleur blanche est la source de toutes les teintes : l’arc-en-ciel naît de la lumière traversant un cristal. Mais ici, le terme de « multicolore » semble signifier que les couleurs subissent une hasardeuse (sinon anarchique) dispersion ; sous l’effet d’une influence nocive, l’harmonieuse graduation chromatique qu’agencent les couleurs primaires et secondaires se fractionne en une diversité bigarrée subtilement allusive à un état mêlant incohérence et confusion. En arborant une telle déconcertante diaprure, le magicien affirme son allégeance à ceux qui refusent l’ordre naturel du monde. D’où l’initiative qu’il prend de créer les impitoyables Uruk-hai par croisement d’espèces différentes de monstres anthropomorphes. La résidence de Saroumane, Isengard, est un parc immense entouré d’une épaisse muraille18. Au centre, en guise de palais, se dresse une haute tour évoquant la notion d’Axe du monde et qui pourrait constituer l’omphalos19 de la Terre du Milieu. Et celui longtemps considéré comme le maître des initiés, Saroumane « le Blanc »20, ne pouvait qu’investir un tel édifice. Ce vaste domaine ombragé d’arbres multiséculaires sera éventré pour laisser place à une sinistre zone industrielle où des orques s’activent jour et nuit dans un rougeoiement de fourneaux et le grincement de machineries. Veillant sur la forêt proche, le vieux Sylvebarbe dira que, maintenant, « Saroumane sent le métal et les rouages ».

Face à ce personnage incarnant la trahison spirituelle, Gandalf représente, tout comme Merlin dans les récits arthuriens, la sapience du commencement des temps et la volonté de maintenir vive la Tradition ; et ce, afin de sauvegarder les spécificités ethnoculturelles de chaque peuple. Son nom est fondamentalement scandinave. En vieux-norrois (= vieil-islandais), Ganðálfr signifie l’« elfe qui connaît la magie »21. Affrontant le Balrog (entité titanique survivante d’âges oubliés), Gandalf doit connaître une sorte de mort suivie d’une renaissance avant d’être appelé « Gandalf le Blanc », preuve qu’il va remplacer Saroumane. S’il incarne la sagesse, notre magicien porte aussi une épée et n’hésite pas à s’en servir. La connaissance qu’il incarne, se démarque radicalement du pacifisme endémique et « désarmant » de naïveté (sinon de veulerie) caractérisant certains intellectuels contemporains. Dans la Grèce ancienne, la déesse du savoir, Athéna, toujours casquée, symbolise un intellect « sous protection », « armé », « blindé », car « à toute épreuve ».

Aragorn peut aussi être considéré comme un sage mais il est d’abord un combattant des plus expérimentés et se révélera remarquable chef de guerre. Avec lui, Tolkien fait intervenir l’un des grands thèmes de l’imaginaire européen qui, selon diverses légendes, on l’a dit, parle de princes mystérieusement soustraits à la fatalité historique et demeurant en des lieux inaccessibles. Chacun de ces monarques doit ressurgir un jour afin de rédimer le monde. Certes Aragorn, à l’instar de Barberousse, n’est pas endormi (seule sommeille son aspiration à la couronne du Gondor), ni, comme Arthur, physiquement blessé (mais il porte mentalement la souffrance du manquement terrible de son ancêtre Isildur dont l’incapacité à jeter l’anneau maléfique dans l’abîme de lave ramènera Sauron à l’existence). Enfin, si aucun repaire secret n’occulte sa présence et qu’il demeure parmi les hommes, c’est totalement incognito, masqué par son allure de « rôdeur » et son surnom de « Grand-Pas ». Ainsi, avec d’autres combattants anonymes, veille-t-il silencieusement sur la sécurité de la Terre du Milieu.

Ni Aragorn, ni Gandalf n’ont le pouvoir de porter l’anneau fatidique forgé jadis par Sauron. Étant un cercle, cet objet fait référence à des notions de plénitude et de totalité mais ici, ces termes s’appliquent à la toute-puissance du mal. Le présent anneau est alors évocateur d’enfermement — et ce terme français commence par « enfer » — tandis que son irradiation invisible amplifie, puis porte au paroxysme l’égo d’un individu. D’où le personnage de Gollum (jadis un Hobbit) qui, ravagé par l’or alourdi de maléfices, ne peut exister sans lui. Et à la fin de l’épopée, sa rage à s’en emparer le précipitera dans les entrailles en fusion de la Montagne du Destin. La pesanteur du métal répond à celle des corps physiques soumis, de par leur densité même, aux tentations terrestres. On notera qu’il n’est pas question chez Tolkien de conquérir une chose — la Toison d’or ou le Graal — synonyme de sapience et d’illumination de l’âme. Bien au contraire, l’épopée qu’il rédige se veut une quête de restitution dont on suit les péripéties : l’anneau de Sauron est une pièce en trop dans le monde et il s’agit de l’éliminer en la ramenant là où elle fut forgée. Sombrant dans la lave bouillonnante, l’envoûtant prodige libère d’un coup le formidable potentiel de nuisance qu’il comprimait. D’où l’effondrement de la gigantesque tour au sommet de laquelle trônait l’ombre démoniaque. Simultanément, la Montagne du Destin vomit violemment ses roches incandescentes sous l’effet révulsif de l’anneau entré en dissolution.

L’élimination du « précieux trésor » de Gollum libère ce monde non seulement de l’entité Sauron, mais aussi de la menace qu’annonce la prolifération des orques et autres créatures abominables. Envahissant la Terre du Milieu, ces aberrations génétiques ne pouvaient que répandre le saccage, puis la destruction et la mort. Pour Tolkien, l’anneau — l’ego — est le point d’appui d’une corruption des consciences perçue comme démoniaque dès lors qu’inversion totale de l’harmonie léguée par les puissances divines. Seul, un esprit de sacrifice — appelant évidemment l’héroïsme ! — permet de se libérer de l’ego. Et c’est précisément cela que Frodon et Sam vont incarner en se risquant, malgré les pires périls, jusqu’à la Montagne du Destin. Si, comme le montre notre auteur, les civilisations s’épanouissent en reflétant, par la formulation de la beauté, un ordre suprahumain, le comportement héroïque assure leur sauvegarde.

P-G. S.


1 Célèbre poème épique de la littérature anglo-saxonne rédigé entre le VIIème siècle et l’an mil.

2 Personnage principal du Kalevala. Il se présente sous l’aspect d’un vieillard très savant à grande barbe blanche qui maîtrise admirablement l’art de la parole et les sonorités musicale. La légende dit qu’il est né au commencement des temps, d’où son prodigieux savoir. La puissance oratoire dont il fait preuve, le rapproche aussi de Saroumane, magicien sombre du Seigneur des Anneaux.

3 Créatures démoniaques. Fomoré signifie littéralement « démons sous-jacents » (comprenons « sous-jacents » au monde mais également, on le devine, à la conscience)

4 Cette dénomination fait écho au domaine des hommes, le Midgard, dans l’univers viking. Midgard signifie littéralement « Enclos (Jardin) du Milieu ». Cette dernière dénomination faisant écho au domaine des hommes, le Midgard, dans l’univers viking.

5 Aulë, comme Héphaïstos, façonne les formes dans le monde minéral et son épouse préside à leur éclosion dans celui des végétaux.

6 Cf. par exemple, dans La Communauté de l’Anneau, le passage où, quittant la Comté, Frodon et les Hobbits qui l’accompagnent, rencontrent des Elfes à la tombée de la nuit. Le Seigneur des Anneaux, tome 1, Éditions Christian Bourgois, Paris, 1972, p. 107 et 110.

7 Hésiode en tête dans son texte intitulé Les Travaux et les Jours.

8 Tel que le Satya yuga, l’Âge originel des textes sacrés de l’Inde. Le terme Satya signifie « vrai, authentique, véritable, sûr, sincère, fidèle, loyal », nous dit le Dictionnaire Sanscrit-Français de N. Stchoupak, L. Nitti et L. Renou, Éditions Adrien-Maisonneuve, Paris, 1972, p. 771. Le Satya yuga, équivalent indou de l’Âge d’Or des Grecs (et de l’Iran mazdéen) est donc le moment où une certaine suprahumanité s’épanouit en portant en elle ce qui est authentique et véritable. Rappelons que pour l’Inde, l’Iran (des Achéménides et des Sassanides) ou encore les Grecs, le cycle involutif de l’Histoire humaine (il faudra revenir sur cette notion) se divise en quatre Âges.

9 Célèbre ésotériste et orientaliste français, né à Blois en 1886 et mort au Caire en 1951, auteur de nombreux ouvrages. Par « Tradition primordiale », il entend un ensemble des données symboliques et initiatiques présentes chez les peuples qui marquèrent l’Histoire. Données reconduisant à un commencement synonyme d’Âge d’Or et impliquant pour l’individu de retrouver l’état suprahumain qu’impliquait cet Âge.

10 En effet dans Game of Throne, la morale serait chacun pour soi et tous les coups sont permis, alors qu’une exigence éthique vibre chez les héros de Tolkien. Gandalf, Aragorn et Legolas, pour ne citer qu’eux, en étant des exemples particulièrement significatifs.

11 Nouvelle traduction par Arnaud Mousnier-Lompré sous le titre La Quête onirique de Kadath l’inconnue en 2009, Éditions J’ai lu.

12 Dans le film français Les Visiteurs, l’infortuné chevalier projeté à notre époque se trouvait soudainement confronté à une autoroute, au passage d’un TGV et au décollage d’un avion. À cet instant, le spectateur pas totalement décérébré par un progressisme impénitent n’a plus envie de rire.

13 Dans de très nombreuses traditions, le chiffre sept échelonne le passage entre l’humain et le divin comme le montrent, entre bien d’autres exemples, les ziggurats babyloniennes ou, chez les Vikings, l’arc-en-ciel considéré comme un pont joignant le Midgard, le monde visible, à l’Asgard, résidence des dieux. Nos jours de la semaine consacrés aux sept planètes répertoriées par les anciens ont la même signification. En ce qui concerne le triangle (principalement équilatéral), cette figure représente la notion de « forme » et, par conséquent, le contraire de ce qui est chaotique. La pyramide et la notion de montagne sacrée en sont des dérivés.

14 Course commencée dans les années trente à New York entre l’immeuble Chrysler et l’Empire State Building (dénommé « la boite à Pandore » par l’écrivain Scott Fitzgerald car, depuis son sommet, on voit à la fois l’étendue et les limites de la mégapole américaine).

15 L’un des principaux ouvrages de cet auteur et qui fut publié la première fois en 1945, au lendemain de la guerre.

16 28 chapitres pour l’Évangile de Matthieu, 16 pour Marc, 24 pour Luc et 21 pour Jean auxquels s’ajoutent les 22 qui composent l’Apocalypse de ce même Jean. À noter aussi que le nombre 111 intervient également dans La Prophétie des Papes dites de saint Malachie. Voir également Hergé et l’énigme du pôle.

17 Apocalypse, 21, 16-17.

18 Notons que ce jardin clos pourrait faire allusion au Paradis terrestre, en nous souvenant que le mot Paradis dérive de termes iranien et sanscrit.

19 À propos de ce terme, voir l’article L’appartenance, la forme et le centre dans cette même rubrique intitulée Perspectives.

20 L’omphalos de Delphes était un bloc de calcaire, donc de couleur blanche. Le blanc (ou la couleur argentée) intervient souvent pour symboliser ce qui est au commencement. Ainsi, selon la légende, la cité d’Argos (nom en rapport avec la blancheur) serait la plus ancienne de Grèce. Dans la mythologie scandinave, une fontaine de blancheur (dans laquelle nagent des cygnes), nommée Urd, se trouve là où résident les dieux.

21 D’après le Dictionnaire de la Mythologie germano-scandinave de Rudolf Simek, tome I, Éditions du Porte-Glaive, Paris, 1996, p. 128.